avril
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Il y a de ces rencontres que l’on ne peut expliquer intégralement par peur de déformer la réalité. Comme ce fut le cas avec Gladys, une femme peu avare en émotions dont l’histoire m’a littéralement happée. Essayons toutefois de cristalliser l’instant par des mots, des virgules et des points.

 

© Sylvain Reygaerts

Des semaines se sont écoulées depuis l’évènement organisé par Ednancy & Naitre En Rose dans le cadre de la nuit des débats de Paris. Un after work instructif qui mettait à l’honneur, le couple “Mère-Enfant”. Un moment d’écoute, de partage et de compassion.

Mère-Enfant : liaison de bien-être ?

Telle une feuille attachée à sa branche vitale qui se nourrit de sa sève, l’enfant forme un couple naturel avec sa mère. Une relation qui commence depuis la grossesse jusqu’aux premières années de sa vie. Une reliance maternelle entourée d’ambivalences dans laquelle le père ne trouve généralement pas sa place. Quand est-il réellement lorsque celui-ci a toujours été absent et que la mère est devenue le père ?

En Martinique, Gladys 40 ans élève seul sa fille de 18 ans et son petit garçon de 3 ans. Une famille a l’apparence tranquille jusqu’au jour où l’absence d’un père se fait ressentir. Sa jeune fille devient rétive, sans doute une crise d’adolescence tardive pensait Gladys. À cet âge-là, les jeunes filles ont souvent des corps de femmes alors que l’enfance n’a pas encore quitté leur visage. Sa fille à la recherche de référence masculine se prend d’affection pour un homme aviné. Une idylle qui échappe à Gladys, trop occupée à combattre ses propres démons. Jusqu’au jour où l’adolescente lui confie être victime de violences psychologiques et physiques. Tout le voisinage était au courant sauf elle. Serait-elle une mère indigne et aveugle à ce point ? La célérité avec laquelle Gladys fut condamnée sans preuves au tribunal des voisins l’assène encore aujourd’hui. “Ça m’a collé directement une réputation sur le dos aussi solidement qu’un pou sur la tête. Retirer le venin des rumeurs, non je n’ en avais pas la force avoua-t-elle. Pour le bien-être de ces enfants, un matin elle décide de tout abandonner pour venir s’installer à Paris.

La solidarité est réduite au supplément d’âme d’un monde sans âme.

Partir pour permettre à sa fille de recommencer une nouvelle vie, d’oublier ce sombre passé. Partir pour réapprendre à vivre. Depuis deux ans, Gladys étouffe ses peines pour panser les blessures de sa fille.

Depuis deux ans, je colmate les fuites confie-t-elle laissant échapper un sourire humide. Je m’en veux terriblement car je n’ai pas su déceler les signaux d’alerte. C’est de ma faute ! Je n’ai pas su donner la sécurité d’un père à mes enfants. Pendant que je me lamentais sur mon sort, j’ai abandonné ma fille. Comment aurait-elle pu se confier à une mère frustrée ? martèle-t-elle.

Pour cette mère esseulée, Paris serait l’endroit idéal pour un renouvellement social, une ville qui soignerait ses maux. Mais aujourd’hui rien n’y fit. La jeune mère se heurte au quotidien à la solitude, à la précarité financière et à l’absence de soutien.

C’est vrai que je ne me sens pas débordée de bonheur à temps complet mais quand même mes enfants vont bien. Le dialogue s’est de nouveau installé entre nous. Ces derniers temps, je me suis tellement confié à eux qu’ils sont devenus des parents pour moi. Ils veulent à tout prix m’aider. Mon petit garçon a même endossé le rôle de confident. Une de mes peurs est qu’il perde son enfance et son innocence.

Y a-t-il un effet de “parentilisation” lorsqu’on se plaint incessamment à ses enfants ?

L’empathie, c’est tendre la main à celui qui est dans un trou. Ce n’est pas sauter dedans pour l’aider à remonter.

Quand il s’agit du couple Mère-Enfant, peut-on valider cette pensée ?

Psychologue, spécialisée dans la santé mentale en contexte d’immigration, Vivette Tsobgni nous a fait l’honneur de participer au débat par Skype. En écoutant Gladys narrer son histoire, Docteur Tsobgni a immédiatement décelé les signes d’une crise de la solitude de la mère célibataire. S’il est apparent que Gladys traverse une solitude dans la parentalité, il est aussi inéluctable qu’elle fait face à une solitude dans sa féminité(un manque d’affection et de tendresse) ainsi qu’un isolement social.

Mes enfants sont la lumière dans la grisaille de mon quotidien.

ll y a de l’amour dans notre petit couple. On se donne mutuellement”

bredouille Gladys.

J’arrive dans une période de ma vie où je deviens indisponible affectivement. Des fois, je rêve d’un super héros qui arrive avec sa cape pour me sortir du trou, d’un homme qui m’aiderait à porter mes poids, d’un mâle non dominant qui comprendrait l’autre moitié de l’humanité que représentent les femmes. Par moments, quand mes enfants ont le sourire, je sens que je suis sur un chemin de sérénité. Et puis, je me lève et je glisse inlassablement sur la pierre comme si c’était une pente couverte de verglas. Quand est-ce que je sortirais de la spirale de détresse dans laquelle je vis ?

Je ne sais pas susurre-t-elle.

Je n’arrive pas à concevoir la dépression comme une maladie… En fait, la question se pose si peu pour nous que les langues africaines n’ont jamais pris la peine d’inventer un mot pour décrire une telle maladie.

Ted Malanda, humoriste kényan.

Ah ! Que c’est une tannée d’être drapé dans le pashmina des dépressifs !

L’histoire de Gladys m’interroge sur la question de la dépression des femmes africaines et afro descendantes. Le cas a été débattue par la sociologue Sy Seynabou lors de la campagne numérique de sensibilisation Santé Pour Elles. En effet, la dépression n’a jamais été considéré comme une véritable maladie en Afrique et pourtant les dégâts sur la santé mentale sont considérables.

Les choses existent-elles uniquement que quand elles ont un nom ?

C’est la question que je me pose face à cette boutade de Ted Malanda. La dépression est un trouble mental courant qui touche les personnes de tous les âges, de tous les horizons et dans tous les pays. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), elle touche mondialement plus de 300 millions de personnes.

La prise en charge de la dépression passe nécessairement par la mise en place d’un système de “care” : écoute active et soutien. En réalité, la plupart des personnes se sentent mieux après avoir parlé à quelqu’un, en témoignent ces bribes de mots de Gladys :

Dans tout ce fracas de mon existence, j’ai plus besoin des mots qui soignent mes maux. Oui ! C’est reposant d’avoir quelqu’un à qui parler, à qui se confier, quelqu’un qui ne vous jauge pas.”

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